comment j’ai bossé dans la restauration rapide pendant quatre ans, et pourquoi je suis bien contente d’être partie

Quand on est étudiant, on est dépendant. Dépendant de ses bourses, ou dépendant de ses parents. Parfois les deux. Et quand cela ne suffit pas, ou que l’on n’a aucun des deux, on est aussi dépendant de ce que l’on appelle communément un « job étudiant ».

Le job étudiant est par définition celui que personne d’autre ne voudra faire. Parce qu’en général les conditions de travail et le salaire pas vraiment mirobolant ne permettent pas de vivre décemment une vie d’adulte sur la durée. A temps partiel et souvent à durée déterminée, on trouve de tout dans les emplois à destination des étudiants : distribution de flyers, démarchage, emplois de supermarché, aide aux devoirs ou garde d’enfants, animation…

burger

Mais la majorité des étudiants qui souhaitent travailler se tournent vers les grandes marques de la restauration rapide. Ces marques recherchent exclusivement des étudiants, parce qu’il s’agit d’une main d’œuvre formée rapidement, exploitée facilement, et surtout jetable. Pour les attirer, elles brandissent la promesse d’horaires de travail adaptables en fonction de leurs cours, et d’une évolution interne facile au sein de leur entreprise.

Les étudiants qui tenteront l’expérience de la restauration rapide se rendront vite compte qu’ils ne sont qu’un pion remplaçable à tout moment. Pas besoin d’expérience ni de diplômes pour sentir le graillon du matin au soir et travailler de jour comme de nuit, week-ends et jours fériés, tout cela en étant payé un joli petit SMIC (on remercie la convention de la restauration rapide). Ils s’apercevront que si leurs horaires ne sont pas voués à être adaptables, eux ont plutôt intérêt à l’être, car dans le cas contraire, on n’hésitera pas à leur rappeler qu’ils ne sont pas indispensables. Quant aux possibilités d’évolution interne, il faudra d’abord déloger les anciens qui ont échoué dans leurs études et se sentent trop l’âme de petits chefs pour partir.

pizza

Je me suis usée pendant quatre ans pour une célèbre chaîne qui livre des pizzas. J’y ai abîmé mon dos, mais aussi ma fierté, au passage. Je suis passée de l’ingénue avide de travailler et de faire ses preuves, à la blasée qui attend les vacances avec impatience et n’a plus aucune raison de montrer du respect envers ses patrons.

J’ai pourtant aimé l’ambiance entre collègues, toujours détendue et bon enfant. Nous étions dans la même galère. Mais j’ai moins aimé les enfantillages, les histoires et les ragots, les manipulations qui, comme par hasard, venaient toujours d’en haut : « diviser pour mieux régner » semble être la tactique la plus répandue dans ce milieu.

J’ai découvert l’envers du décor, digne d’un reportage de Capital. J’ai ainsi pu observer la valse des prix qui amène le client à payer 25€ pour deux pizzas qui valent à peine un euro chacune : effectivement « assemblées » sur place, elles le sont par des employés non qualifiés*, et sont composées en majorité d’ingrédients décongelés**. J’ai vu les conditions de fabrication de la fameuse pâte « à l’américaine », qui baigne dans de l’huile d’origine douteuse. J’ai été dégoûtée par les murs dégoulinants de crasse, les caquelons mal rincés, les collègues qui ne se lavaient pas les mains. J’ai été témoin impuissante de ce laisser-aller général qui s’évaporait comme par magie à l’approche du prochain contrôle sanitaire. Mais pour avoir eu la possibilité de constater tout cela par moi-même, je devrais me montrer reconnaissante, car cela m’a aidée à prendre conscience de la nécessité de contrôler ce qu’il y a dans mon assiette (et de cuisiner moi-même).

* Lors de mon entretien d’embauche on m’a dit : « Tu n’as jamais fait de pizza ? C’est pas grave, tu verras, c’est facile ! ».
** Même la pâte à pizza arrivait au magasin surgelée. Miam !

ph

Le portrait que je dresse aujourd’hui peut te paraître dur. Je n’ai pas toujours tenu le même discours : c’est comme si pendant toutes ces années, j’avais été atteinte du syndrome de Stockholm, incapable de reconnaître que les conditions dans lesquelles je travaillais étaient loin d’être idéales, et que cette boîte aurait pu s’appeler « Magouilles & Cie ». Dans ma tête je ne pouvais qu’éprouver de la gratitude pour cette enseigne qui m’avait si élégamment offert l’opportunité d’avoir ma première expérience professionnelle, qui m’avait embauchée alors que mon CV était plus vide que la cervelle d’Eve Angeli. J’excusais tout, j’étais aveugle. Et puis un jour, le charme s’est brisé. Je suis partie en claquant la porte, et je ne regretterai jamais de l’avoir fait, car aujourd’hui je réalise que ce job étudiant était l’un des principaux responsables de mes difficultés à obtenir mon concours et à enfin devenir professeur des écoles.

7 Replies to “comment j’ai bossé dans la restauration rapide pendant quatre ans, et pourquoi je suis bien contente d’être partie”

  1. Article tres interessant, j’ai déjà envisagé de travailler dans une chaine comme ça mais je pense que je n’aurais pas le courage !

    Romy
    http://linconstance.blogspot.fr

  2. Ton article m’a interpellé car je bosse moi même dans la restauration, alors j’aime beaucoup lire l’expérience des autres dans ce domaine.
    Pour ma part, je travaille dans une chaîne de restaurant depuis maintenant 2 ans, et avant ça j’ai passé 4 ans dans une chaîne de cafétéria (premier boulot). Le boulot de serveuse en lui même ne me pose pas spécialement de problème, car j’aime bien bougé, être actif, et ne pas voir le temps passer, surtout au boulot. Maintenant ce qui commence à m’énerver, c’est principalement les conditions, enfin je dirais plutôt les inconvénients du métier : travailler les soirs et weekend. Je n’en peux plus, je déprime lorsque je dois partir à 18h bosser, alors que tout le monde rentre chez soi passer tranquillement leur soirée etc…
    J’ai une vie à côté, des amis, un homme et j’aimerais pouvoir plus en profiter, malheureusement j’ai encore mon crédit voiture à boucler jusqu’à février prochain, je tiens le bon bout il me reste moins d’un an, après cela, je pense changer de boulot, quitte à repartir en vente dans une petite boutique…

    Après je pense que c’est toujours  » bien  » entre parenthèse j’ai envie de dire, de passer par ce genre de métier, histoire de voir que ce ne sont pas forcément des métiers aussi facile que beaucoup peuvent le croire, que ça demande aussi des qualités même si tu n’as pas forcément de gros diplôme, tout le monde n’a pas le sens de l’organisation, la rapidité, être capable de penser à plusieurs choses à la fois, enfin tout un tas de qualité que tout le monde n’a pas forcément… Je pense qu’on en sortir que meilleur de ce genre d’expérience, même si elle n’est pas toujours bien vécue.

  3. @Romane : Je ne sais pas si c’est vraiment une question de courage, parfois, on n’a tout simplement pas le choix :)

    @Le blog à gonzesse : Tu n’imagines pas la bouffée d’air frais quand après toutes ces années tu retrouves tes soirées, tes week ends, tes jours fériés… A chaque fois que j’étais invitée quelque part il fallait poser un jour, c’était extrêmement chiant ! J’ai essayé de changer pour bosser en boutique, mais là il ne prennent pas d’étudiants, seulement des stages et des personnes ayant fait des études dans la vente. Après, je ne renie pas ce que cette expérience m’a apporté, mais j’avais besoin de pousser ce petit coup de gueule contre ces entreprises qui se servent de la détresse des étudiants !

  4. Je suis tombé par hasard sur ton blog et cet article m’a interpellé. Je suis en vacances et je cherche actuellement un petit job, je ne vais pas te mentir la restauration rapide a toujours été présente dans mes idées de recherche… On m’avait déjà dit beaucoup de choses négatives sur ce milieu, mais ton article est tellement bien écrit et poignant! Ce fut aussi agréable et distrayant que répugnant à l’idée de savoir ce que certaines personnes doivent endurer.
    En tout cas merci pour cette article qui m’a beaucoup plus :) Tu as un blog très attrayant!!!

    Bisous

    http://journaldanais.blogspot.fr/

  5. Merci Anaïs :) Pour un boulot d’appoint et pour une courte durée, ça passe : je ne te déconseille pas formellement de bosser là-dedans, cela reste un moyen de gagner de l’argent. Mais gare à ne pas y rester coincée trop longtemps !

  6. […] le sais, j’ai bossé pendant quatre ans dans la restauration rapide. Quand j’en suis partie, j’étais tellement heureuse que je n’ai pas envisagé […]

  7. […] remettre, pour pardonner, pour envisager d’en parler ici. Dans un article précédent, je te racontais mon expérience dans la restauration rapide. Aujourd’hui, je vais te raconter comment j’en suis partie, il y a plus d’un […]

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