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comment m6 perpétue allégrement les clichés sur la réussite (et pourquoi j’aurais du zapper)

Tranquillement installée devant ma télévision, je suis restée sur le cul bouche bée devant un passage du 19/45 d’M6, début mai*. Ou plutôt devant ce qui était sous-entendu par la chaîne qui prenait appui sur une étude démontrant que les enfants aînés de leur fratrie sont plus nombreux que leurs frères et soeurs à poursuivre de longues études, pour en conclure que « les aînés réussissent mieux ». Ah bon.

* Tu me diras, c’est de ma faute, fallait pas regarder M6. C’est pas faux.

m6La réussite selon M6.

Toute naïve que j’étais, au chaud dans ma bulle, je ne me doutais pas que dans le monde extérieur, on mesurait la réussite des enfants au nombre d’années étudiées après le bac. Apparemment, tout ce qui se passe avant le baccalauréat ne compte pas, et on ne peut décemment pas parler de réussite pour tous ceux qui ont l’audace (la folie ?) de s’arrêter avant d’avoir obtenu le sacro-saint diplôme. Si ton enfant s’en sort avec un CAP, tu as forcément échoué quelque part. Sache qu’un enfant bien éduqué décroche au minimum un bac+5. Et puis c’est tout, c’est comme ça et pas autrement. D’ailleurs, le bac à lui tout seul ne suffit pas. Plus tu étudies longtemps, plus tu es intelligent ! Non ?

Je savais que j’avais de la chance d’être née en France, je ne savais pas que j’avais de la chance d’être née la première de ma fratrie. Je vais pouvoir pavaner avec mon Master devant ma petite sœur et sa Licence pro. Et annoncer à mon frère que de toutes façons, il est le dernier, il peut bien faire n’importe quoi. Je me demande aussi ce que mes beaux-parents ont bien pu rater avec mon compagnon, qui exerce un métier dont le recrutement se fait par un concours niveau bac. Peut-être devrais-je le quitter, il n’est pas assez bien pour moi et mon bac+5.

Ce n’est pas nouveau, les métiers manuels ont toujours suscité le mépris, ont toujours été considérés comme réservés aux classes sociales les plus modestes. Les métiers qui font appel à l’esprit, quant à eux, sont nobles et respectables. Se servir de ses mains est moins glorieux que se servir de son cerveau. On n’envisage pas qu’un enfant puisse avoir réussi sa vie en étant devenu plombier. Et pourtant, un plombier gagne très bien sa vie et ne craint pas le chômage, contrairement à nos nombreux diplômés fraîchement issus des facs françaises. Avec une caisse à outils, tu peux faire de la plomberie, mais avec un Master de Lettres Modernes, tu peux remplir les formulaires de Pôle Emploi. Peut-on encore prétendre aujourd’hui qu’un finaliste de Top Chef ou autre Master Chef a raté sa vie, sous prétexte qu’il la passe à hacher des oignons ? Qu’un boulanger élu meilleur ouvrier de France devrait retourner à l’école ? Que Frank Provost aurait pu faire mieux que simple coiffeur ? Combien de temps encore dédaignera-t-on les métiers manuels ? Il est urgent de reconnaître tout leur potentiel, d’admettre qu’il est agréable d’accomplir quelque chose de ses propres mains, de comprendre que les métiers manuels sont aussi passionnants et gratifiants que les autres.

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Crédit photo : Robert Doisneau.

Dans un monde plus logique, on se soucierait de l’épanouissement personnel de chacun pour évaluer sa réussite dans la vie. Dans un monde plus sain, on évoquerait le bien-être de l’enfant et ses goûts, on souhaiterait que son orientation soit choisie et non imposée par une norme sociale, pour enfin sortir du fameux « tu seras docteur, ou avocat ». C’est encore une utopie aujourd’hui. Que la maman de Mathéo, qui vient de décrocher son BTS Banque, ne se sente plus supérieure à celle de Dylan, qui a obtenu son CAP menuiserie, ce n’est pas pour demain.

Enfin, qui a dit que la réussite devait uniquement être évaluée sur le plan professionnel ? Pour quelqu’un qui aspire à fonder une famille et à passer du temps avec les siens, un emploi de bureau peu passionnant et mal payé, mais aux horaires souples, c’est amplement suffisant… Au final, tout est question d’ambitions, et si une personne est heureuse, peu importe sa situation, car on peut dire avec certitude qu’une personne heureuse est une personne qui a réussi.

6 thoughts on “comment m6 perpétue allégrement les clichés sur la réussite (et pourquoi j’aurais du zapper)

  1. Ophélie

    Superbe ! Moi-même je suis confrontée à ces situations, ne pas décevoir en faisant un métier qui ne soit pas à la hauteur des espérances de mes parents… Pas facile tous les jours ! Merci pour cet article :)

  2. Melgane

    J’ai vu ce reportage et je ne crois pas qu’ils parlaient de la réussite en générale mais de la réussite dans les études, et là, du coup, ils exposent juste un fait et ne sortent aucun clichés… parce que sinon oui, effectivement, la réussite ce n’est pas seulement avec son bac.

  3. Princesse Vivi Post author

    Merci les filles pour vos commentaires ;)

    @Melgane : A aucun moment ils ne précisent que les aînés réussissent « leurs études », ils disent qu’ils réussissent tout court. Et même si c’était le cas… Peut-on dire que quelqu’un qui a un CAP a moins bien réussi ses études que quelqu’un qui a un Bac+5 ? Qu’il a étudié moins longtemps, c’est un fait, mais qu’il a moins réussi, non ! :)

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