comment j’ai été victime de sexisme au travail

Même aujourd’hui, j’ai encore des doutes. Est-ce que je ne fais pas une montagne pour pas grand chose ? Est-ce que c’est bien de sexisme dont il s’agit ? « Victime » : le mot est-il bien choisi ? Il m’a fallu du temps pour l’accepter, pour m’en remettre, pour pardonner, pour envisager d’en parler ici. Dans un article précédent, je te racontais mon expérience dans la restauration rapide. Aujourd’hui, je vais te raconter comment j’en suis partie, il y a plus d’un an.

J’ai donc bossé quatre ans en tant qu’« employée polyvalente » pour une chaîne de la restauration rapide que je ne nommerai pas. Au bout de trois ans et demi de bons et loyaux services, quand un poste de responsable s’est libéré, j’ai immédiatement fait savoir que celui-ci m’intéressait beaucoup, et que j’étais motivée. Mon patron a décidé de mener des entretiens pour se décider, une affiche a été placardée près de nos vestiaires pour s’inscrire : nous avons été trois à nous présenter pour le poste.

J’étais la plus expérimentée, avec mes trois ans et demi dans la boîte. J’étais la plus polyvalente : je maîtrisais tous les postes en magasin. J’étais aussi très diplômée, inscrite en Master 2. Et pourtant, après les entretiens, c’est un petit jeune de tout juste vingt ans, qui était là depuis à peine un an, qui n’avait jamais rien fait d’autre que de la livraison, qui a obtenu le poste. Je n’ai pas compris. Alors j’ai commencé à poser des questions.

Good boys
Crédit illustration © Adrien Ménielle

On m’a répondu que j’avais réussi cet entretien, que cela se voyait que je m’y étais préparée. Mais que je n’avais pas obtenu le poste parce que je n’avais jamais fait de livraisons. Les trois autres postes en magasin que j’étais la seule, parmi les trois candidats, à savoir occuper, ne comptaient apparemment pas. Parce que n’ayant jamais fait de livraisons, je ne connaissais pas bien les rues, la carte de la ville. J’ai dit à mon manager que s’il me l’avait demandé, j’aurais appris la carte de la ville par cœur en une nuit, que j’en étais capable. Il m’a répondu que j’aurais du le lui dire !

Si aujourd’hui tu appelles ce magasin et que tu demandes s’ils embauchent des femmes pour occuper un poste de livreur… On te répondra non. Et même si, par erreur, on te répondait « peut-être », dans les faits, aucune femme n’a jamais été livreuse de pizzas là-bas depuis des années. Si on ne peut pas faire de livraisons quand on est une femme, et si on ne peut pas devenir responsable sans avoir fait de livraisons, alors il est impossible de devenir responsable quand on est une femme. Cette logique a fait naître un sentiment d’injustice que je n’aurais pas pensé expérimenter. Pas là-bas. Pas à ce moment-là. Pas avec eux. Parce que j’avais confiance en eux.

J’en ai parlé avec mes collègues féminins. Dont une qui était responsable à l’époque (nommée bien avant cette équipe, par l’ancien manager), et qui m’a confirmé que oui, c’étaient « tous des machos ». Son ton fataliste laissait entendre qu’on ne pouvait rien y faire. Alors, tant bien que mal, j’ai avalé la pilule et je suis passée à autre chose.

Et puis six mois plus tard, j’ai appris au détour d’une conversation que le manager partait en congés maladie longue durée, et que pour le remplacer la deuxième personne présente aux entretiens six mois plus tôt avait été choisie. Ils n’avaient pas jugé nécessaire de conduire de nouveaux entretiens, et on m’a dit que c’était lui-même qui s’était proposé pour le poste, que j’aurais du, comme lui, anticiper le besoin et venir de moi-même pour en parler.

Quand j’ai dénoncé le sexisme planant autour de ces promotions, on m’a regardé comme une folle qui dit n’importe quoi : « Mais voyons Vivi, c’est moi, tu me connais, je suis pas sexiste ! ». Je me suis sentie impuissante, trahie. Et c’est là que j’ai donné ma lettre de démission, les larmes aux yeux, couverte de honte. La honte de savoir que n’importe qui dans ce magasin aurait pu avoir cette promotion, sauf moi.

Avec le recul, aujourd’hui, je ne sais même pas comment j’aurais pu agir différemment. Je me rends compte que je n’ai aucune idée de ce que j’aurais du faire pour faire valoir mes droits. C’est bien beau de dénoncer le sexisme, de prôner l’égalité homme/femme, d’écrire un joli « ABCD de l’égalité »… Mais quand nous expliquera-t-on de manière concrète ce que nous pouvons faire lorsque nous sommes victimes de sexisme au travail ?

6 Replies to “comment j’ai été victime de sexisme au travail”

  1. ça se sent à la lecture de ton billet que tu l’as très mal vécu..

  2. Tu sais, je ne sais pas comment on peut bien vivre ce genre de situation :( Je me suis sentie tellement impuissante…

  3. Et le pire c’est que quand tu mets en avant le sexisme au travail, on rigole et on t’accuse d’être l’une de ces féministes enragées… je sais que c’est très facile à dire, mais tu as bien fait de les lâcher, tu leur a fait perdre une personne compétente et polyvalente, ils y ont plus perdu qu’autre chose.
    Je me souviens un jour où j’ai postulé en tant qu’hôtesse d’accueil, le recruteur me sort que parfois les clients sont très entreprenants, et que je dois les encourager pour qu’ils essaient de m’inviter consommer au bar… il a vu ma tête et m’a sorti « mais une femme DOIT jouer de son charme ! » … je l’ai planté là, je postulais pour être hôtesse d’accueil et c’est tout ><
    Bon courage à toi.

  4. Cela fait plus d’un an que je suis partie, et oui la vie continue et est bien plus enrichissante ailleurs :)
    Tu as eu du courage de le planter là, souvent on a vraiment besoin de boulot et on laisse passer… je t’admire ! ;)

  5. Je me suis mal exprimée en fait. ce que je voulais dire, c’est que l’on sent à la lecture du billet comme c’est difficile encore d’en parler et à quel point ça t’a marquée.. j’espère que je suis plus claire dans mes pensées :)

  6. Ne t’en fais pas j’avais compris :) Effectivement c’est encore dur, et comme je le dis au dbt de l’article, il y a toujours des moments où je me demande si je n’en fais pas un peu trop, si c’était vraiment du sexisme, etc…

Laisser un commentaire